ATTARS DE KANNAUJ

EXTRACTIONS DE ROSES PAR-FUMÉE

La photographie, en tant que support visuel, dévoile souvent l’Inde comme le pays aux mille couleurs. Mais dans les recoins noircis de fumée des distilleries de Kannauj, la capitale indienne des parfums, la seule couleur que l’œil réussit à capturer est celle des roses de Damas, apportées chaque matin à l’usine pour en extraire un précieux nectar. De cette fleur, emblématique de l’Inde et cousine de la Centifolia grassoise, le rose éclatant sur fond de murs décrépis et charbonneux, près du cuivre rouillé des bhapkas et du gris terne des degs, incarne bien le contraste entre son odeur si envoûtante et celle du bois et des plastiques calcinés qui viennent brûler les narines et les yeux.

La délicatesse de la Damascena, de ses pétales si fragiles, vient apporter de la douceur aux distilleries indiennes, où se mèlent toutes sortes de textures : du bois plein d’échardes, du ciment granuleux, du cuivre corrodé, des pierres inégales, des enduits muraux défréchis, des tissus imbibés de suie et de sueur, de grossiers sacs de jute… Au milieu de ces matériaux, des mains d’hommes, tâchées d’argile séchée, saississent par poignées ces fleurs délicates qu’elles viennent verser dans les alambics. La chaleur de la distillation achèvera d’en extraire une essence chaude et sensuelle aux effluves de fruits exotiques.

Reconnue depuis des siècles pour son parfum si suave, la rose fut, partout en Orient, considérée comme la reine des fleurs. À Kannauj, son huile essentielle macère traditionnellement dans de l’huile de santal, et donne ainsi le gulāb itr, l’attar de rose, aux notes plus boisées. Ici, les méthodes d’extraction n’ont pas changé depuis plusieurs siècles. En voyageant de Grasse jusqu’aux distilleries de Kannauj, j’ai comme voyagé dans une autre époque. Dans ces usines sans éclairage, aux couleurs tantôt sépia, tantôt noir et blanc, devant lesquelles s’amoncellent des tas de bois et de vieux pneus de vélo troués utilisés comme combustibles, il me semble que le temps s’est arrêté. La fumée épaisse crispe les visages, fait plisser des yeux rougis et larmoyants, et recouvre d’un léger voile blanc-gris les silhouettes brumeuses des ouvriers. Dans cette atmosphère tamisée, la rose, vive et fragile, s’impose comme fleur de “grâce”.

Au travers de ce projet photographique, j’ai voulu représenter ce contraste multisensoriel, à la fois visuel, tactile et olfactif, d’ailleurs si fréquent en l’Inde, dont les distilleries de Kannauj m’ont montré un exemple flagrant. Pour vous plonger davantage dans la délicatesse de la rose de Damas et ressentir ce décalage avec les usines indiennes, je vous invite à venir regarder, sentir et toucher les matières premières et à vous appliquer sur la peau une petite goutte d’attar de rose pour que ses émanations envoûtantes vous transportent au pays aux mille senteurs.

Flora AGUDO

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À PROPOS DES ATTARS DE KANNAUJ…

Kannauj est une petite ville de l’état de l’Uttar Pradesh, située près de Kanpur et de Lucknow. Connue pour être la capitale indienne des parfums, elle contient près de 350 distilleries qui extraient chaque jour les essences de fleurs, d’épices, de racines, de bois…

En parfumerie, le procédé d’hydrodistillation, le même que celui utilisé à Grasse, permet d’obtenir deux produits : l’huile essentielle et l’eau florale. L’huile essentielle de rose de Damas nécessite jusqu’à quatre tonnes de fleurs fraîches pour l’extraction d’un litre. Son eau florale (gulāb jal), très appréciée des empereurs moghols puis des mahārājas, est largement utilisée depuis le 16° siècle.

La méthode de la distillation à la vapeur a été légèrement modifiée par les influences persanes. Grâce aux alambics, on peut en effet directement obtenir l’attar, un parfum très concentré contenant traditionnellement de l’huile de santal, dans laquelle macère durant plusieurs mois l’huile essentielle issue des matières premières. L’attar de rose (gulāb itr) est le plus célèbre de tous. Le mot “attar” vient du persan “a’ther” et désigne une bonne odeur, un parfum. En hindi, “gulāb” vient du mot “gul” qui fait référence à la fleur en général, et à la rose en particulier.

Pour réaliser l’attar de rose, les roses et l’eau sont versées dans le deg sous lequel on vient allumer un feu. On scèle le couvercle sur le deg à l’aide d’un mélande d’argile et de coton qui viendront se solidifer avec la chaleur. L’eau entraîne l’huile essentielle issue des fleurs fraîches dans le chonga, un tube en bambou. Elle se condense dans le bhapka, une sorte d’amphore en cuivre — dans laquelle on a au préalable versé de l’huile de santal — calée dans des bacs remplis d’eau froide (gachchi) qui permettent la condensation. Toutes les quatre heures, le bhapka est remplacé par un autre ne contenant que l’huile de santal. A la fin du processus, l’eau florale est récupérée et l’attar versé dans des bouteilles de peau de chameau (kuppi) qui, placées au soleil durant plusieurs semaines, permettront aux dernières gouttes d’eau de s’évaporer et de donner à l’attar une maturation parfaite.

L’ATTAR MITTI, l’odeur du « premier baiser de la pluie sur la terre« 

Cet attar est la spécialité de Kannauj : il renferme une odeur chérie par tous les Indiens, celle des premières pluies de la mousson qui vient réveiller la terre asséchée par la saison des grandes chaleurs.

« The first kiss of rain on Earth, this is the fragrance of mitti. »

L’attar mitti est produit selon le même procédé évoqué plus haut, celui du deg-bhapka. Seulement, ce ne sont pas des fleurs qui sont placées dans le deg, mais des pots d’argile cuite (pyala).

La terre argileuse, jaune et sèche, provient des berges de lacs et de rivières de la région, elle est transportée aux artisans de Kannauj par camion et livrée dans des terrains vagues au milieu des champs de légumes. Des hommes et des femmes façonnent de leurs mains recouvertes de terre de grossiers petits bols d’argile qu’ils jettent les uns à côté des autres, réduisant peu à peu leur espace de travail à un tout petit mètre carré. Certains utilisent un tour, qu’ils lancent à bonne vitesse à l’aide d’un bâton, d’autres n’ont besoin que de leurs mains pour mouler l’argile de la forme voulue. Autour d’eux, des centaines de petits bols sont en train de durcir au soleil.

Dans une partie du terrain, des jeunes femmes aux baskets trouées construisent un dôme avec ces petits bols secs, en rangées concentriques, d’environ un mètre cinquante de haut. Au milieu, le feu brûle, cuisant lentement les rangées intérieures. Après plusieurs heures de chauffe, à l’aide d’un chiffon pour ne pas se brûler, elles poussent d’un geste rapide les bols de la rangée extérieure qui deviendra ensuite la rangée intérieure du prochain dôme. Les bols cuits sont ensuite acheminés jusqu’à l’usine. Plongés dans l’eau dans le deg, ils sont ensuite chauffés selon la méthode du deg-bhapka.

Les essences, issues de la décomposition des plantes et de la géosmine, un composé organique synthétisé par des bactéries du sol, se mêlent à l’huile de santal dans le bhapka. L’attar ainsi obtenu est conservé dans une kuppi et laissé plusieurs semaines à macérer. Il en résulte un nectar à l’odeur de terre, de poussière et de pluie, aux notes à la fois fraîches, minérales et boisées, comme une union sublimée des éléments de la nature dans un flacon doré…

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